Le retour du charbon annule l'effet positif des économies d'énergie et compromet l'atteinte des objectifs climatiques en Allemagne

Les émissions allemandes de CO₂ ont stagné en cette année de crise des énergies fossiles, ce alors que la consommation d'énergie a sensiblement diminué et que des conditions météorologiques favorables ont porté la part de l'électricité éolienne et solaire à un niveau record. En 2023, le gouvernement fédéral doit mettre en œuvre des mesures structurelles de toute urgence pour assurer à la fois l'atteinte des objectifs climatiques et la sécurité énergétique.

En 2022, la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) a été insuffisante pour l'atteinte des objectifs climatiques allemands. Selon la nouvelle évaluation pour l'Allemagne de l'année énergétique 2022 par Agora Energiewende, les émissions ont stagné à environ 761 millions de tonnes de CO₂ (MtCO2). Ainsi la réduction des émissions par rapport à l'année de référence 1990 était d'à peine 39%, soit pour la deuxième fois consécutive inférieure à l'objectif climatique de 40%, atteint en 2020. « Les émissions de CO₂ stagnent à un niveau élevé, et ce malgré une consommation d'énergie nettement plus faible des ménages et de l'industrie sur l'année écoulée. C'est un signal d'alarme en ce qui concerne l'atteinte des objectifs climatiques » déclare Simon Müller, directeur Allemagne chez Agora Energiewende.

 

Selon la nouvelle étude, la consommation d'énergie a diminué en Allemagne de 4,7% par rapport à 2021, soit 162 térawattheures (TWh), notamment en raison de la hausse massive des prix du gaz fossile et de l'électricité, ainsi que de l'hiver doux. La consommation est passée en dessous du niveau de l'année 2020 marquée par la covid, et a ainsi atteint son niveau le plus bas dans l'Allemagne réunifiée. L'utilisation accrue du charbon et du pétrole a toutefois annulé les réductions d'émissions obtenues grâce aux économies d'énergie : l'objectif de réduction à 756 MtCO2, somme des objectifs de réduction des émissions pour les secteurs de l'énergie, des bâtiments, des transports, de l'industrie, de l'agriculture et des déchets, a été manqué de 5 Mt. Et ce, bien que la part des énergies renouvelables dans la consommation d'électricité ait atteint un nouveau record de 46% en raison de bonnes conditions météorologiques.

« En 2022, les mesures à court terme en faveur de la sécurité énergétique ont été priorisées face aux objectifs climatiques. Le gouvernement n'a pas non plus présenté son programme d'urgence pour la protection du climat (Klimaschutzsofortprogramm) annoncé pour 2022 dans le contrat de coalition », déclare Simon Müller. Or l'approbation de la transition énergétique a nettement progressé dans la population. Les ménages et les entreprises veulent passer à des technologies bas carbones et la demande d'installations solaires ou de pompes à chaleur a explosé. « En 2023, le gouvernement doit réussir à inverser la tendance : sortir des énergies fossiles et entrer résolument dans l'ère des énergies renouvelables. Cela aide à protéger le climat, fait baisser les prix et nous rend indépendants des importations d'énergies fossiles », souligne Simon Müller.

Les bâtiments et les transports, secteurs à la traine par rapport aux objectifs climatiques

Selon les estimations d'Agora, les émissions de CO₂ du secteur de l'énergie ont augmenté pour la première fois en 2022 et s'élevaient à 255 MtCO₂ à la fin de l'année (soit 8 Mt de plus qu'en 2021). Le principal moteur a été l'augmentation de la production d'électricité au charbon en raison de la forte hausse des prix du gaz fossile. Au total, l'objectif de réduction de 257 MtCO₂ prescrit par la loi sur la protection du climat (Klimaschutzgesetz) a donc été respecté de justesse.

En revanche, les secteurs des transports et du bâtiment ont une nouvelle fois manqué leurs objectifs sectoriels. Avec 113 MtCO₂, le secteur du bâtiment a dépassé de 5 Mt son objectif. Le succès des économies d'énergies, moins 16% de consommation de gaz fossile par rapport à l'année précédente, a certes entraîné une baisse des émissions de 7 MtCO₂ par rapport à 2021, mais n'a pas été jusqu'à compenser les manquements des années passées en matière de transition thermique. Dans le secteur des transports, les émissions ont atteint 150 MtCO₂, dépassant nettement la valeur cible de 139 MtCO₂. Ce dépassement s'explique par la reprise du trafic après le recul lié á la pandémie et par l'absence de mesures de politique publique visant à réduire les émissions.

L'industrie a enregistré une légère baisse des émissions de 8 Mt à 173 MtCO₂, suite principalement à des mesures d'économie et d'efficacité énergétique, ainsi qu'à des baisses de la production. Malgré un recours accru au charbon et au pétrole en remplacement du gaz fossile, le secteur industriel a ainsi respecté son objectif sesctoriel. Cependant, les mesures structurelles manquent dans ce secteur également, sans quoi l'atteindre de l'objectif climatique de 2030 sera difficile.

Niveau record pour les énergies renouvelables

Selon l'étude, les énergies renouvelables ont produit 248 TWh d'électricité en 2022, soit une augmentation de 22 TWh ou 10 % par rapport à 2021. La production éolienne représente comme pour les années précédentes la plus grande part avec 126 TWh. Parallèlement, la production solaire a augmenté de 23 % par rapport à 2021 à 60 TWh grâce à une année particulièrement ensoleillée et à une augmentation de 7,2 gigawatts (GW) des capacités installées. Au total, la capacité installée des énergies renouvelables s'élevait à la fin de l'année à 148 GW, soit 9,6 GW de plus qu'en 2021.

Simon Müller met néanmoins en garde. « L'année record pour les énergies renouvelables est principalement due aux bonnes conditions météorologiques et ne constitue donc pas une contribution structurelle à la protection du climat ». L'Allemagne se dirige vers un déficit massif en matière de développement des énergies renouvelables : « La crise du déploiement de l'énergie éolienne en particulier perdure », souligne-t-il. En effet, seuls près de 2 GW ont été installés en 2022 pour cette technologie. Et neuf appels d'offres sur dix pour l'installation d'énergies renouvelables ont été sous-souscrits. « Le gouvernement doit maintenant apporter des améliorations décisives et rapides, car nous avons besoin d'un triplement du déploiement à partir de 2023 pour atteindre l'objectif de 2030 en matière d'énergies renouvelables », déclare Simon Müller. Au cours des huit prochaines années, l'augmentation de la puissance solaire doit atteindre 19 GW par an, celle de l'énergie éolienne terrestre 7 GW et celle de l'énergie éolienne en mer près de 3 GW en moyenne annuelle.

La production d'électricité au charbon progresse nettement en raison des prix record du gaz fossile

La production d'électricité conventionnelle a baissé de 9% en 2022 par rapport à l'année précédente. Les trois principaux facteurs en sont le recul prévu de la production nucléaire, la baisse de la consommation d'électricité et la hausse des énergies renouvelables, qui a dépassé la légère augmentation des exportations. En 2022, l'Allemagne a exporté 38% de plus d'électricité vers la France que l'année précédente, essentiellement en raison de la baisse d'environ un tiers de la production nucléaire française depuis avril et de l'augmentation en Allemagne de la production d'électricité au charbon, comparativement de nouveau moins coûteuse que celle au gaz fossile.

Au total, les centrales électriques conventionnelles ont produit 302 TWh d'électricité. Les centrales au lignite ont fourni la plus grande partie de cette électricité, soit 109 TWh (soit une hausse de 7% par rapport à 2021). Les centrales au charbon ont produit 20% d'électricité en plus, soit 60 TWh au total. En revanche, la production des centrales à gaz a baissé de 16% pour atteindre 75 TWh. Après la fermeture programmée de 4 GW de capacité nucléaire fin 2021, les centrales nucléaires ont fourni 33 TWh d'électricité l'année dernière (en baisse de 50 % par rapport à 2021).

Ce retour du charbon s'explique d'une part par la hausse du prix du gaz, suite à laquelle la production d'électricité au charbon est redevenue moins coûteuse que l'utilisation de centrales à gaz pendant presque toute l'année, malgré la hausse du prix du CO2 des dernières années. D'autre part, des centrales à charbon avaient été reconnectées au réseau en 2022 en réaction à des pénuries d'approvisionnement en gaz, de sorte que 2 GW de capacités de charbon supplémentaires étaient sur le marché fin 2022 par rapport à fin 2021. « Le retour du charbon est clairement en contradiction avec les objectifs climatiques », déclare Simon Müller. « Nous avons besoin d'une accélération du déploiement des énergies renouvelables pour réduire les émissions et nous devons assurer la sortie du charbon en 2030 en Allemagne. » Cela est également central, selon lui, pour couvrir durablement et écologiquement la hausse prévisible de la demande en électricité due à l'augmentation du nombre de véhicules électriques, de pompes à chaleur et de procédés industriels à base d'électricité.

Le renchérissement des prix des énergies fossiles marque les marchés de l'électricité européens

Les prix du gaz fossile, du charbon et du pétrole ont atteint des niveaux records sur les marchés de gros en Allemagne et en Europe en 2022. Par rapport à la moyenne annuelle de 2021, les prix ont augmenté en 2022 de 167 % en moyenne pour le gaz, de 157 % pour le charbon et de 54 % pour le pétrole. Ces flambées de prix ont fait pression sur la consommation d'électricité et de gaz à partir du mois de mars, puis à nouveau en fin d'année alors que la hausse des prix a été répercutée sur les factures d'électricité des ménages. 

Les mesures d'urgence pour le climat de 2023 détermineront si les objectifs climatiques seront atteints

En 2023, les prix des énergies resteront probablement à un niveau élevé, prévoit Simon Müller : « Mais le développement rapide de l'énergie solaire peut justement rapidement mener à une modération des prix ». Outre le coup d'accélérateur en faveur des renouvelables, une offensive d'électrification par l'installation de pompes à chaleur chez les ménages et dans l'industrie serait essentielle. « Le gouvernement doit maintenant activer rapidement le potentiel des énergies renouvelables, de l'efficacité énergétique et de l'électrification pour faire face à la crise, afin que nous soyons moins dépendants des énergies fossiles et de leurs prix volatils d'ici fin 2023. »

L'étude "Die Energiewende in Deutschland : Stand der Dinge 2022" (La transition énergétique en Allemagne : état des lieux en 2022) résume les principaux développements concernant la transition énergétique et les objectifs climatiques allemands. Cette publication en allemand de 108 pages contient un résumé en anglais ainsi que de nombreuses illustrations et graphiques et peut être téléchargée gratuitement.

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